La déportation en BD : une représentation pertinente pour transmettre ?

Parmi nos toutes premières lectures et afin d’interroger le support de la BD dans la transmission de la Mémoire de la déportation aux jeunes générations (ce support est-il pertinent ? quelle représentation de la déportation propose-t-il ? quels sont ses avantages et ses limites ? peut-on, fondamentalement, représenter la déportation en images ?), nous avons lu Triangle rose et Auschwitz.          

 La persécution des homosexuels à travers la BD Triangle Rose.

            Triangle rose est une bande-dessinée de Michel Dufranne, Milorad Vicanovic et Christian Lerolle qui traite de la situation des homosexuels durant la 2nde guerre mondiale.

triangle rose

Au début, on suit quatre adolescents qui ont un exposé à faire en histoire sur les camps d’extermination, et qui ne semble pas les intéresser. Un des adolescents propose d’aller recueillir le témoignage de son arrière grand-père, Andreas, qu’il connaît assez mal. Andreas est un allemand homosexuel ayant vécu la persécution des homosexuels sous le IIIème Reich ; après la guerre, il finit même par se réfugier en France.

L’histoire d’Andreas commence en 1932, peu de temps avant l’élection d’Hitler ; on voit les personnages discuter de politique et les homosexuels vivent encore librement car le paragraphe 175 n’est pas appliqué. Mais, le 30 juin 1934, lors de la « Nuit des longs couteaux », Röhm, chef des SA et homosexuel notoire, est exécuté aussi. Andreas et ses amis s’inquiètent et envisagent de s’enfuir. Puis Andreas commence à recevoir des menaces par courrier, des insultes. Peu de temps après, il est arrêté et traité comme un criminel ; la police criminelle lui demande de trouver une femme et de lui faire « de beaux enfants aryens ». Suite à cet événement, il est licencié. Une de ses amies, homosexuelle elle aussi, lui propose alors d’agir « comme des amoureux ». Mais il est quand même dénoncé par la concierge de son immeuble et est de nouveau arrêté : il passe alors plusieurs mois en prison avant d’être jugé et finalement relaxé.

À peine remis en liberté, il est arrêté en 1936 par la Gestapo : on le suit alors durant son emprisonnement, de 1937 à 1945. Il passe d’abord par le siège berlinois de la Gestapo «  Prinz-Albrecht-Straße 8 », puis pendant quatre ans il est interné dans le camp de concentration de Sachsenhaussen et enfin celui de Neuengamme jusqu’à la fin de la guerre.

Il survit à son internement, mais le climat de l’Allemagne de l’après-guerre envers les homosexuels l’incite à fuir pour la France (bien que le gouvernement de Vichy ait introduit le paragraphe 175 dans le Code pénal français en 1942).

Dans ce livre, ce qui apparaît comme le plus intolérable est le fait qu’il ait fallu attendre 2005 pour que l’Etat français reconnaisse réellement la persécution des homosexuels dans les camps de concentration. En effet, après la guerre, la persécution des homosexuels ne s’est pas arrêtée : le paragraphe 175 n’est adouci qu’en 1969 en RDA ; l’article 331 du Code pénal français n’est aboli qu’en 1982, le paragraphe 175 en 1994 en Allemagne. A l’occasion du 40ème anniversaire de la Libération, une « marche » est dédiée aux déportés homosexuels, ce qui révolte une partie des personnes présentes. Et jusqu’en 1998, la France connaît des événements homophobes particulièrement violents. Cette homophobie est aujourd’hui encore présente : régulièrement, des homosexuels se font agresser.

Ce qu’il faut savoir, c’est que 10 000 à 15 000 homosexuels auraient été détenus dans des camps de concentration et 53% d’entre eux tués, selon le sociologue Rudiger Lautmann. Les arguments avancés à cela par les nazis sont sidérants :

  • atteinte à la normalité
  • menace biologique pour la communauté du peuple

On mesure toute la violence de leurs théories contre les homosexuels dans cette citation édifiante extraite du Discours d’Himmler sur l’homosexualité prononcé le 18 février 1937 :« Si j’admets qu’il y a 1 à 2 millions d’homosexuels, cela signifie que 7 à 8% ou 10% des hommes sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. À long terme, aucun peuple ne pourrait résister à une telle perturbation de sa vie et de son équilibre sexuel… Un peuple de race noble qui a très peu d’enfants possède un billet pour l’au-delà : il n’aura plus aucune importance dans cinquante ou cent ans, et dans deux cents ou cinq cents ans, il sera mort… L’homosexualité fait échouer tout rendement, tout système fondé sur le rendement; elle détruit l’État dans ses fondements. À cela s’ajoute le fait que l’homosexuel est un homme radicalement malade sur le plan psychique. Il est faible et se montre lâche dans tous les cas décisifs… Nous devons comprendre que si ce vice continue à se répandre en Allemagne sans que nous puissions le combattre, ce sera la fin de l’Allemagne, la fin du monde germanique.»

On ne connaît pas vraiment le nombre exact de victimes car certains ont été arrêtés comme des déportés de droit commun, ce qui leur permettait d’être acceptés des autres déportés, contrairement aux triangles roses qui étaient rejetés. Dans le camp de Buchenwald (en Allemagne), certains sont utilisés pour des expériences de guérison de l’homosexualité par injections hormonales.

Les homosexuels ont donc subi une grande discrimination durant la seconde guerre, mais aussi après, où l’homophobie est restée et reste très répandue. Il aura fallu attendre les années 1980 pour que leur sort soit davantage connu. La transmission a été beaucoup plus tardive, et est donc moins précise que pour d’autres cas.

Léa Ducrocq

Auschwitz de Pascal Croci : échange des impressions de lecture

En vidéo ici :